Partie A
A.1
De son berceau, la poussière dit son nom.
La lumière tombe vers le crépuscule
et le crépuscule s'efface jusqu'à l'obscurité
l'obscurité s'épanouit à l'aube
et l'aube éclot en lumière
et la lumière tombe vers le crépuscule...
Ventricule gauche
ventricule droit
poumon droit
poumon gauche
rein gauche
rein droit
oreille droite
oreille gauche
hémisphère gauche
hémisphère droit
nord est sud ouest
Un Tout tournoyant
Quelque part – un axe.
Mais ici – le souvenir distant et vacillant d'un axe, il y a très longtemps et en un lieu très lointain.
Ici – un souvenir oublié de presque tous, oublié de lui-même,
enterré 600 pieds sous un sol marécageux,
sous un séisme qui nous laisse de marbre :
alors que nous sommes devenus cette terre tremblante,
alors que nous sommes désassemblés, inconscients d'une unité antérieure,
déracinés sans souvenir de racines préexistantes ;
Quelle secousse amnésique nous sommes...
A.2
Le lac se vide
dans aucun vase communiquant
Nous nous réveillons
face au spectacle d'un monde qui s'assèche
goutte par goutte -
hémorragie en cours
vide par vide -
la vacuité s'immisce.
Des tours sont construites sur les déserts et les landes
La nuit est vaincue par les lumières électriques
Les sourires sont absorbés dans des écrans
pendant que les armées s'équipent pour la bataille -
et la bataille a déjà commencé.
Les premières lignes sont déjà décimées
pendant que les officiers boivent le thé avec les larmes d'endeuillés
- trop d'âmes perdues en mer...
On scrute nos voisins,
cherchant les signes qu'ils seraient à craindre
La résistance est secrète
La résilience est impardonnée
La violence tombe en flot continu
que faire sinon laisser tomber ?
Et à quoique l'on s'agrippe, dans notre chute
ce sera perdu avec nous.
La Conscience – perdue
l'abnégation – perdue
la connaissance du divin – perdue
l'axe – perdu
Une vertèbre s'est brisée.
A.3
J'apprends à voir
à travers le crépuscule.
Mon regard a passé par effraction de nombreuses portes verrouillées
avant de savoir que ce qu'elle dissimulaient
était du néant.
Porte après porte,
rideau après rideau,
à travers une brume épaisse
j'ai plongé dans un vide sans cesse grandissant
et j'ai senti ce vide trembler à l'intérieur de moi,
s'infiltrant dans mes mots
et mes gestes insignifiants.
Je l'ai vu se déverser comme un miel rance et collant
entre moi et les autres êtres que j'essayais d'atteindre,
et vu former une aura étanche au lien autour d'êtres errants.
En plongeant toujours plus profond,
j'ai commencé à percevoir une couleur nouvelle, inédite,
une teinte subtile dans le paysage, invisible aux yeux novices...
Une teinte soudaine de beauté émergeait à travers d'étranges ouvertures dans l'obscurité !
Des aperçus d'émerveillement m'ont prise par surprise, se glissant hors d'interstices insoupçonnés
dans le néant...
Oui, sous tous ces niveaux de perte
il y avait : la beauté .
Elle était là, quelque part parmi toutes les couches coexistantes de réalité, emmêlée dans un paquet,
avec tout le reste.
J'ai demandé : y a-t-il de l'espoir dans la beauté ?
Partie B
B.1
La forêt de notre ignorance
est profonde.
Sa noirceur est mêlée de stries aveuglantes d'un gris mouvant et épais ;
On tente d'y déceler un motif, mais les éclats semblent toujours apparaître du côté où on les attend
le moins.
On piétine un feuillage mou et pourri pendant que d'autres feuilles pourries nous tombent dessus
depuis les cimes rigides.
Dessus ? On ne sait plus où se trouvent « dessus » et « dessous », ni où se trouvent les différentes
parties de notre corps les unes par rapport aux autres.
Tous nos espoirs sont investis dans nos oreilles, qui ont muté en de monstrueux pavillons qui
envahissent notre corps.
Claquements, craquements, sifflements, murmures fantomatiques, rugissements lointains,
se rapprochent
et se rapprochent...
L'obscurité semble se rassembler en masses spectrales,
d'insaisissables présences soufflent leur haleine épaisse et humide dans notre cou,
lançant des aiguilles acérées sous notre peau,
la noirceur devient de plus en plus suffocante,
soudain percée par des yeux rouges comme ceux d'un dragon.
Les rugissements lointains deviennent à présent le galop lourd d'un taureau gigantesque et décapité
qui court droit vers nous -
On se jette sur le côté,
nos jambes frêles de faon trébuchent sur des racines gluantes
la poussière rampe jusque dans nos bouches
alors qu'on observe l'un des nôtres dans sa fuite désespérée,
pourchassé par des loups sans dents -
un clignement de plus -
nous avons désormais rejoint leur horde furieuse, et dans l'oeil jaune de notre voisin haletant, nous
voyons enfin :
une tornade de nous,
les loups aux bouches vides
s'élevant du sol
aspirés par une
immense
béante
tranchante
complètement noire
gueule
et...
B.2
Ecoute moi !
Tu m'entends ?
Je suis là !
Ça fait des heures que j'appelle !
Ça fait des semaines et des mois que j'appelle !
Des années ! Et depuis que tu es né
et quand tes grand-parents sont nés j'appelais déjà !
Tu m'entends maintenant ?
Tu ne me connais pas mais moi je te connais.
Tu ne me connais pas mais je t'aime, quelque soit le mal que tu aies fait.
Quelque chose est en train de se passer, quelque chose a fait que tu as décroché cette fois-ci, alors
reste avec moi, reste avec moi
c'est notre dernière chance...
Je suis ton âme
et ma voix, la voix que tu entends maintenant, est le dernier fil qui me sépare de l'annihilation.
Laisse moi parler et je vivrai
écoute et je vivrai
et si je vis, tu vivras.
Partie C
C.1
Chaque minute est un carrefour
ici, maintenant, toi et moi sommes les héritiers d'un milliards de carrefours passés
et les protagonistes de tous les carrefours à venir.
Le moment est ici, le lieu est maintenant.
C'est toujours maintenant.
Chaque nouvelle minute arrive avec le pouvoir de faire des choix,
de donner à la fatalité un petit coup de coude,
d'apprendre, de grandir, d'aimer plus.
Chaque tic-tac de l'horloge est une sonnette d'alarme qui crève d'envie d'être entendue.
Esprits, réveillez-vous !
Corps, réveillez-vous !
C.2
Laisse-moi me fondre en toi
Laisse-moi être ton pilote quand arrive la prochaine minute
Laisse-moi te montrer ce qui est réel et ce qui ne l'est pas
Laisse-moi abattre la forêt de ton inconscience
et donner la lumière à tes yeux ensanglantés
Laisse-moi prendre soin de toi
Laisse-moi prendre soin de tes autres,
des loups et des faons à l'intérieur de toi
et des loups et des faons autour de toi
Laisse-moi te défendre face aux dangers intérieurs et aux dangers extérieurs
Laisse-moi te rendre humain
parmi les humains
parmi tout le reste.
C.3
Intérieur – Extérieur
Ventricule gauche – ventricule droit
Laisse-moi libérer la connaissance de ton coeur
et la force que tu ne soupçonnais pas en toi ;
Poumon droit – poumon gauche
Laisse-moi respirer en toi
Oreille gauche – oreille droite
Laisse-moi t'enseigner le langage de l'amour
Ici – un axe se déploie
Un refuge tournoyant
Laisse-moi parler et je vivrai
Laisse-moi faire et je vivrai
Ecoute et je vivrai
Et si tu vis, je vivrai
Laissez-nous parler et nous vivrons
Laissez-nous faire et nous vivrons
Ecoutez et nous vivrons
et si vous vivez, nous vivrons.
De son berceau, la poussière dit son nom.